Un siècle d'escalade à Bleau

Ayant renoncé pour le moment à publier mon livre sur l'histoire de cette forêt qui me tient tant à cœur, je me lance dans l'édition exclusive de ce qui constituait la deuxième partie du projet et du titre : un siècle d'escalade. Je ne sais pas encore s'il sera édité par un grande maison (chat échaudé ...) ou par un autre canal mais la première ébauche est terminé. Merci à tous ceux qui m'ont fait confiance en m'adressant leur témoignage de sympathie mais aussi historique. Sans dévoiler son contenu, voici une première liste des passages de Bleau qui, selon moi, ont marqué l'histoire. A vous de réagir, compléter, corriger... 

En 1908, Jacques Wherlin, un alpiniste parisien qui s'entraînait sur les rochers du Cuvier Châtillon, réussissait la première ascension d'une fissure dièdre qui allait bientôt porter son nom. Un véritable exploit, qui marque les débuts officiels de l'exploration des milliers de rochers de cette forêt aux portes de la capitale. Un peu plus de cent ans après, les grimpeurs de blocs viennent des quatre coins de la planète et poursuivent avec la même passion du grès cette quête de la ligne parfaite.

Car c'est bien cette extraordinaire singularité géologique du Pays de Fontainebleau qui pousse les bloqueurs du monde entier à parcourir des milliers de kilomètres chaque année. En effet, il y a soixantaine millions d'années, la mer déposait ici 30 à 60 mètres d'épaisseur de sable. Un sable d'une pureté exceptionnelle, composé à 98 % de silice et qui va, en différents endroits donner naissance à d'immenses blancs de grès. Il faudra ensuite une pléiade d'événements géologiques hasardeux pour former ces exceptionnels chaos rocheux. Une évolution naturelle qui n'a pas d'égal dans le monde. 

Certes, il y a des milliers de sites rocheux remarquables sur la planète mais nul part ailleurs vous trouverez un grès comme celui de Fontainebleau ! En France, vous avez bien par exemple les remarquables grès d'Annot mais ils n'ont ni la finesse du grain, ni la richesse des formes et des prises rencontré dans notre forêt. Idem pour les blocs de grès rose alsacien ou les superbes sculptures armoricaines. Et si l'on quitte la France, que se soit sur les grès sahariens, italiens, australiens...vous ne retrouverez nul part l'exceptionnelle richesse des grès de Fontainebleau !

D'ailleurs, avec plus de 12 mille passages répertoriés, les grès bleausards constituent sans aucun doute le spot de blocs incontournables dans la vie d'un grimpeur. Il y en a pour tous les goûts et tous les niveaux : du plus haut, la Dame Jeanne de Larchant affichant 15 mètres au plus petit qui fera le bonheur de n'importe quel gamin , du plus extrême, comme Big Island ou le Toit d'Orsay, au plus facile, simple marche sur caillou. 

Dans ce catalogue, choisir les cent plus belles lignes est non seulement impossible mais serait un vrai crève cœur. Toutefois, j'ai décidé de me lancer dans l'exercice mais pour le rendre envisageable, je ne choisirai pas les plus belles mais celles qui me semblent le mieux résumer l'évolution de la pratique de l'escalade à Bleau sur ce siècle.

L'histoire de l'escalade à Bleau a souvent été résumé dans les topoguides et quelques articles publiés ici et là. Cette histoire , n'a retenu que quelques blocs au début du XXe. Cela tient parfois à peu de choses : une anecdote, une petite histoire entre grimpeurs locaux, la personnalité de son découvreur... Alors si souvent ces lignes ont un caractère exceptionnel, ce ne sera pas toujours leur beauté, leur ampleur ou leur difficulté !

Bonne grimpe à tous,
Bleau ardemment

Greg

Un siècle d'escalade c'est :
1908 la fissure Wherlin
1913 L'arrête Larchant
1914 La Prestat
1934 La fissure des Alpinistes
1936 L'angle Alain
1929 1938 la Paillon et Paillon direct
1942 Quartier d'Orange
1946 La Marie Rose
1946 La dalle de la Nescafé
1947 les premiers circuits de l'histoire
1950 La Stalingrad
1950 Carré d'as
1952 4ème angle
1953 La Joker
1957 Le circuit Mauve de la DJ
1960 L'abattoir
1964 circuit saumon TD- des Gorges d'apremont et bleu du Canon
1968 deux nouveaux circuits blancs d'exception 95,2 et Cuisinière Patrick Cordier
1978 Toit du Cul de chien Eddy et Jo
1976 Carnage
1979 Mur des lamentations Guilloux ou Michaud
1979 La Mygale JPB
1983 Berezina ou Abbé Resina
1982 Aerodynamite JG
???? Angle Parfait David Rasouil
1982 L'Etrave PE Alain Michaud ou Lebian
1983 Lucifer 7B jJ
1984 Surplomb de la Mée JG puis MLM en 92 Ben Mon 2007
? Super Prestat 7B+ JM Gosselin
1984 Big Boss David Rastouil JG
Les autres Big du Cuvier Rempart
1985 C'était demain JG
1984 L'aplat du gain 7C+ Alain Ghersen
1987 L'ange Naïf Alain Ghersen 7c+
1987 Partenaire particulier JG et AG
1987 Futurs barbares 7C+ MLM
1987 ? Rubis sur Ongle David Rastouil
???? Arabesque : l'autre toit XX?
1989 Misanthropie 8A JPB
1989 Danse de Printemps 7B+
1990 Sonate d'automne 8B
1989 Valse des adieux 8B JPB
1988 Mouvement perpétuel 1990 Pendule de foucault 8B
1989 Coup de feel 8A+ JG
1989 Golden feet 8A PLD
1988 Coccinelle 7C JPB
1990 Atomic Play-boy 8A+ JPB
1992 L'ange gardien 7C Pld
1992 Raideur digeste 7C+ Pld
1993 Cosa Nostra 7C ratouis
1992 Gospel 7C annoncé 8A Mlm
1992 Karma fred nicole
???? Miséricorde 7C Mlm
???? Reine des bois 7C Manu Marques
1993 Le Duel Pld
1992 Fat Man 8B JG
1992 Enigma PLD
1997 L'alchimiste 8B  MLM  2015 Nalle
1997 Kheops 8B laurent
1997 Dune 8B Toit convention Sf
1997 L'insoutenable légèreté 8B Sf
???? Arête de Boissy
???? Carpe Diem JG et A/R Arnaud Cintre 2001
1993 Encore JG
???? Voyage de Zuong zu traversée 8B Jpb
???? Demonia 7C+ JN
???? Fata Morgana  C Laumône puis assis Sf puis Dave et Dai
???? Big Island 8C VP et DG
Toit d'orsay
A1 JG
A2 JG
A3 Rb
The force 2015 Alban
La force du destin
Jour de chasse 8C+

Appel à contribution

Chers amis et passionnés de la Forêt de Fontainebleau,

Le livre est en phase de correction par Dominique... Un gros, très gros travail car en plus de mes nombreuses fautes, redites..., elle doit alléger l'ensemble du manuscrit d'un tiers de son volume initiale. Courage Dom' !

En attendant, je poursuis la sélection de photographies et autres illustrations. L'occasion pour moi de faire appel.

En effet, il existe très peu d'images inédites de l'escalade à Fontainebleau de 1908 à 1980. Vous avez sans doute déjà tous vus celle de Pierre Alain sautant du haut du bloc de la Brioche.

Nous cherchons donc des images originales ou peu diffusées comme par exemple cette photo de Guy Poulet dans un surplomb du Cuvier Châtillion datant de 1947.

Si vos grands parents, parents ou vous même avez fréquenté cette forêt au XXe, vous avez peut être quelques souvenirs à partager avec nous.

Bien entendu, cet appel ne se limite pas aux photos d'escalade !

Randonnées, bivouacs, trajets en trains ou même documents publicitaires de l'époque précieusement conservés dans vos archives familiales sont devenus au fil des ans autant de trésors susceptibles de nous intéresser.

N'hésitez donc à me contacter en écrivant à latribunelibredebleau@gmail.com (réponse assurée), me faire parvenir un scan de ces témoignages et pourquoi pas, à me livrer vos souvenirs et anecdotes.

Soyez assurés que nous en prendrons le plus grand soin et ils vous seront très vite restitués.

Bleau ardemment

Grégoire

Pierre Alain et sa bande de Forçats sur le bloc de la Paillon


[DOCUMENT] Question parlementaire du 19 septembre 1970 : les besoins actuels des grimpeurs et alpinistes des régions parisienne, normande et orléanaise

Assemblée nationale
JOAN p. 3978


Question :

13283. — (Question du 18 juillet 1970.) M. Odru attire l'attention de M. le Premier ministre (jeunesse, sports et loisirs) sur les besoins actuels des grimpeurs et alpinistes des régions parisienne, normande et orléanaise s'entraînant en des sites d'escalade relativement proches de leurs lieux d ' habitation (par exemple Fontainebleau, les falaises de la Seine, le Saussois dans l ' Yonne, etc.) . Il lui demande quelles mesures il a prises ou compte prendre pour répertorier les terrains de jeux naturels existants pour en créer de nouveaux et pour les réserver aux grimpeurs et alpinistes intéressés afin qu'ils puissent sans difficulté majeure pratiquer le sport qu' ils ont choisi .


Réponse :


(19 septembre 1970) — Les associations de montagne connaissent fort bien les sites d'escalade, particulièrement ceux de la région parisienne et de la Normandie. Elles ont même constitué sur le plan régional des interassociations avec des associations de sauvegarde des sites naturels : ainsi en est-il du Cosiroc pour la région parisienne. Ces associations ont constitué des dossiers sur les sites d 'escalade, non seulement sur le plan technique (qui ont donné lieu à des publications à l'intention des grimpeurs), mais aussi sur le plan du droit foncier. La Fédération française de la montagne a prévu de réaliser prochainement un inventaire systématique et exhaustif de tous les sites d' escalade. Le souci de protéger ces sites comme l'ensemble des espaces propres à la pratique des sports de pleine nature a inspiré les travaux du Haut Comité des sports qui ont éte résumés dans la brochure "De l 'air pour vivre", parue en 1964. En outre, les problèmes de la sauvegarde des espaces de sports de plein air (et donc de l' escalade) et de loisirs ainsi que ceux de leur accès font l'objet de travaux dans le cadre de la préparation du VI' Plan (commission des activités sportives et socioéducatives, intergroupe loisirs). Par ailleurs, des mesures de protection ont été prises, au moyen de règlements d ' urbanisme et de la législation sur la protection des sites. C'est ainsi que le massif forestier de Fontainebleau, qui comprend de nombreux massifs rocheux particulièrement propices à l'escalade, a été classé au titre de la loi de 1930 pour la partie domaniale et inscrit à l 'inventaire des sites pour les antennes Ouest et Sud dont la plus grande partie se trouve sous le régime de la propriété privée, certaines parcelles particulièrement remarquables se trouvant classées. Des mesures d'acquisition, qui, seules, sont susceptibles d 'assurer définitivement l'affectation à la collectivité, ont été engagées. C'est ainsi que le massif des Trois Pignons, antenne Ouest du massif forestier de Fontainebleau, a été déclaré d 'utilité publique et est en cours d'acquisition par le ministère de l'agriculture. Cette partie de la forêt comprend de nombreux et importants massifs d 'escalade. C'est ainsi que la base de plein air de Buthiers (en Seine-et-Marne) comprenant deux massifs d 'escalade est en préparation : l'enquête en vue de la déclaration d 'utilité publique devrait intervenir très prochainement. Il s 'agit là des premières opérations engagées qui devront être suivies par d'autres opérations. Il semble possible, à l'occasion du VIème Plan, d 'engager un programme de protection systématique des sites d'escalade, comme des autres espaces de loisirs.

C'est quoi la croix de Lorraine des Trois Pignons ?

Cette imposante croix qui se dresse sur l’étroite platière rocheuse qui surplombe la Vallée Close est un monument érigé en hommage aux résistants de la Seconde Guerre Mondiale qui opéraient dans le secteur.


Il se présente sous la forme d’une pyramide tronquée en pavés de grès surmontée d’une Croix de Lorraine. Elle sur-élève ce pignon de 10 m 30 dont 3,30 m pour la seule croix et l'alourdi de 110 tonnes ! Contrairement à ce que l'on entend, ce pignon s'appelle pignon de la "Roche au four".


On y accède aujourd'hui en suivant le sentier rouge dit des "25 bosses" (voir dans nos liens randonnée) dans l'attente d'un autre cheminement....



Ce lieu n'a pas été choisi au hasard ! Il s'agit du site où a fonctionné, pendant l’occupation allemande, un projecteur de liaison avec les avions venus d’Outre-Manche, porteurs d’armes et de munitions largués par parachutes dans la Vallée de la Mée. Il rappelle donc les sacrifices du réseau « Publican » créé en 1942. En effet, une plaque posée à sa base commémore les noms des 5 morts et des 18 déportés de cette organisation clandestine. Son inauguration officielle eut lieu le 22 Juin 1946 en présence du Général REVERS et du Maréchal SALISBURY.

Le réseau Ernest Publican fut crée à la fin 1942 par Maurice Braun (alias Ernest, alias Marcel Barde ou encore Letellier), commandant de réserve et chef de mission des FFC (forces Françaises Combattantes) et par le capitaine Marcel Fox, ancien officier de l’armée britannique en 1939-1940 et officier du SOE (Special Operations Executive).

Ce réseau se rattache au vaste réseau de renseignements du colonel Buckmaster (SOE). L’organisation clandestine, implantée en différents points de la région parisienne (nord de la Seine-et-Marne – secteur de Meaux et dans l’Oise secteur de Brégy et de Versigny) a pour mission le sabotage de lignes de chemin de fer, de gares de triage, d’usines mécaniques et aéronautiques.

 
Le sentier rouge (très érodé) permet d'acceder
au site du monument
Maurice Braun et Marcel Fox ont préparé minutieusement un parachutage d’armes et de munitions en forêt de Fontainebleau. Pour ce faire, ils recrutent localement une équipe de réception et de sécurité : Emile Bouchut, forestier qui connaît donc bien le terrain et les sentiers de la forêt. Il sera accompagné dans son travail par Benjamin Destré, garde-chasse du Bois-Rond, également habitué de la forêt. Ces deux hommes aidés du jeune Lucien Saroul(18 ans) et du maçon Raphaël Bourdindélimitent le secteur géographique du parachutage : ce sera  « la Vallée Close », clairière sablonneuse du sud du « massif des Trois Pignons » entre Arbonne-la-Forêt et Noisy-sur-Ecole. A ce noyau dur d’agents, vient s’en greffer d’autres : ainsi, le capitaine Eugène Defontaine, industriel, qui propose d’utiliser une grotte (« la grotte de Rochebelle ») située dans sa propriété pour entreposer les armes parachutées. On compte aussi dans les rangs du groupe Publican de Noisy, Charles Bourgelat, Eugène Thailler, ancien combattant de 14-18, Antoine et Lucie Stimac. Pour signaler la zone de largage, il faut un balisage aérien. Parmi les divers escarpements rocheux qui entourent la clairière, le pignon de la Roche au four est le plus escarpé, et difficile d’accès, promesse que les Allemands ne parviendront pas à trouver le site.

Le parachutage de la Vallée Close dans la nuit du 21-22 juin 1943 :
C'est le message diffusé sur les ondes de Radio Londres : « C’est en Touraine qu’on parle le meilleur français » qui annonce le parachutage, aux résistants. . Dans la nuit de pleine lune du 21 au 22 juillet 1943, 10 containers sont parachutés au lieu dit « La Vallée close ». C'est Marcel Fox et Maurice Braun qui assurent le guidage des avions en maniant des signaux lumineux en haut du piton rocheux. Les containers largués contiennent des mitraillettes Sten de 9 mm, des pistolets, des grenades incendiaires, des mines antichars, des provisions de chargeurs, des pains de plastic, des détonateurs, des tubes et boîtes d’abrasif pour le sabotage des essieux et des wagons de train. Parachutage et réception sont réussis. En deux voyages, le charretier auguste Van Den Kinderen transporte toute la cargaison jusqu’à la grotte de Rochebelle, devenue aujourd’hui la « grotte du parachutiste». Armes et munitions stockées dans la grotte sont ventilées vers Arbonne-la-Forêt, Château-Landon, Brie-Comte-Robert et Paris.

Une seconde opération est prévue pour une prochaine lunaison, avec pour message : « Paulette sois bien sage, ton papa pense bien à toi ». Mais cette nuit-là, plusieurs faits empêchent le parachutage : un bombardement allié dans la région de Melun, l’édification récente par les Allemands d’une tour de guet non loin du site et un avion de chasse rodant dans la région. Par prudence, l’équipe se sépare tout de même mais le parachutage avorte. 

Maurice Braun et Marcel Fox, responsables d’Ernest Publican, continueront leurs activités de parachutages dans l’Oise. Au cours de l’été 1943, le réseau Publican est démantelé par la Gestapo. Maurice Braun est arrêté à Paris et interné près de 12 mois à la prison de Fresnes. Le 15 août 1944, il fait partie du dernier convoi de déportés partant pour Buchenwald. Il en revient miraculeusement en 1945. Marcel Fox, arrêté lui aussi, est déporté au camp de Flossembourg, où il est pendu à la veille de la délivrance par les troupes américaines.

Nous reviendrons dans d'autres articles sur ces épisodes de la résistance à Bleau.


La Grotte du Parachutiste est aujourd'hui en Forêt domaniale des Trois Pignons (PF n°116, orientée Est). On y accède à partir de la route des Grandes Vallées, Suivre le chemin de la plaine du pommier sauvage sur 200 m puis à droite (dir. sud) un sentier jusqu'au replat. La grotte est sur la droite à une centaine de mètres. La plaque commémorative en bronze fut enlevée par la Mairie de Noisy-sur-Ecole il y a quelques années et a été remplacée par une réplique en résine, ceci pour la préserver d'un éventuel vol.

C'est cette grotte que les allemands recherchaient en 44 lorsqu'ils incendièrent la forêt. En effet, suite à la dénonciation du réseau Publican, et ne trouvant pas la cache d'armes dans les environs de la Croix Saint Gérôme, ils larguèrent des bombes incendiaires le 26 juillet qui brûleront plus de 1 100 ha (1/3 des Trois Pignons). Protégée par des coupes feu, les armes furent disponible pour les FFI à la libération de Paris.

Vue depuis le sommet


 
Sur le sentier rouge des 25 bosses, après cette descente, il va falloir remonter pour atteindre la Croix
 

 
Carte postale E Rameau :
On voit nettement le cheminement emprunté pour la construction du monument
Peut être sera t'il réhabilité un jour.
Notez aussi le changement du paysage dans le secteur ( à comparer ci dessous)
 

Vue en avril 2013

Franchard Ermitage, le site le plus touristique de la Forêt de Fontainebleau !

Si vous êtes venus à Bleau un jour, vous connaissez forcément les "Gorges de Franchard". Forcément. Ce fut d'ailleurs pendant des années, le seul site indiqué par le panneautage routier ! Ce balisage vous conduisait immanquablement au cœur de la Forêt de Fontainebleau, dans le site le plus historique, celui de l'Ermitage de Franchard.

Conséquence ce site est sans doute l'un des plus artificialisé et fréquenté de notre forêt. Plantations, incendies, travaux de lutte contre l'érosion et l'ouverture du premier centre d'écotourisme d'Ile de France le 5 mai 2011 n'ont fait qu'y attirer d'avantage de monde. C'est pourtant un site exceptionnel, fragile et menacé. Petite réflexion autour du paradoxe de la politique d'accueil à Fontainebleau.


Il suffit de regarder une carte postale de 1900 pour mesurer à quel point les abords de l'Ermitage de Franchard et ses Gorges ont évolué en un peu plus d'un siècle. Mais l'influence des hommes y est bien plus ancienne. 

Petit historique sur ce site remarquable par son évolution mais aussi son artificialisation au cours des siècles...

C'est en 1137, sous Louis VII qu'est bâti le premier Ermitage ! Louis XIV y fera construire un belvédère et détruire l'Ermitage qualifié alors d' "asile de débauche et retraite de voleurs" suite à certains faits divers. A quelques mètres de là, dans les célèbres Gorges, la Roche qui pleure était le théâtre d'un pèlerinage chaque mardi de Pentecôte. Bon nombre de personnes venait ici boire une eau réputée soigner les maux d'yeux mais que les auteurs décrivent comme "ni bonne à boire, ni belle à voire". La forêt n'est encore au XVIIe et XVIIIe qu'un lieu malfamé et dangereux. On ne s'y rend pas par plaisir mais soit dans un but religieux à l'occasion des grands pèlerinages soit pour accompagner le roi à la chasse, ce qui suppose que l'on fait partie d'une certaine élite sociale.

Le premier à lui trouver une fonction plus récréative est sans doute le frère de Louis XIV. En effet, il organisa un pique-nique à l'Ermitage en 1658. Vingt-quarte violons ont accompagné ce déjeuner sur l'herbe rapporté par Mademoiselle de Montpensier dans ses mémoires. Ils y ont même grimpé si l'on en croit son récit ! "Quant on fut arrivé, il lui prit fantaisie de s'aller promener dans les rochers les plus incommodes au monde et où, je crois, il n'avait jamais été que des chèvres. (...) On courut le plus grand risque du monde de se rompre bras et jambes et même de se casser le tête (...) Au retour, on mit le feu à la forêt. Il y eut trois ou quatre arpents d'arbres brûlés." Les débuts des dégradations touristiques sont lancés même s'il faudra attendre le XIXe pour que cette nouvelle fonction récréative de la forêt devienne véritablement populaire.


L'incendie de 1904


Le premier à qualifier Bleau de "romantique" ne pouvait être qu'un poète du cru. Il s'agit de René Richard Castel qui, dans un poème publié en 1805, décrit les nombreux charmes de la forêt avant d'en décrire ..."le lieu le plus romantique"... : l'Ermitage de Franchard comme"...une gorge profonde où l'œil des deux côtés ne voie que des rochers monstrueux." Cet extrait n'a pourtant rien de d'une relation empreinte de romantisme. Les Gorges de Franchard ne sont encore que "monstrueuses" mais le public commence à apprécier cette force naturelle. Elle se rapproche assez d'une autre description du même lieu faite par l'Abbé Guilbet en 1731 dans son livre Description historique du Château, bourg et Forêt de Fontainebleau.

"Les peintures affreuses que les historiens ont fait de la Thébaïde, les antres obscurs qu'ils ont décrits, les profondes cavernes qu'ils ont représentées, ne paroîtront jamais que des crayons imaginaires à qui n'aura pas visité le surprenant désert de Franchard. Une lieuë et demie de chemin, à travers des montagnes escarpées, des sables arides et, de monstrueux et brulants cailloux, annoncent foiblement l'extraordinaire séjour où ils vont se terminer. Des milliers de rochers entassés avec peine, et escarpés comme à l'envi, pour se disputer le plaisir d'arrêter les pas des mortels, et de fixer leurs regards, dérobent toute autre vuë que la région céleste, et forment uniquement le plan, le dessein et les perspectives de cette solitude. Quelques arbres sauvages plantés de loing en loing, et comme rejettés par la terre pour ôter tout abri contre les brulantes ardeurs du soleil, semblent y envier aux humains la foible consolation d'une eau amère et roussatre que filtre à peine l'un des rochers." 

Là encore, on mesure aisément à quel point l'important désert de sable et de rochers des Gorges de Franchard dont l'alignement s'étire jusqu'à Arbonne-la-Forêt, devait être impressionnant vu le peu d'arbres qui venaient boucher la vue.




L'accueil des touristes :

En 1851, on ouvre sur une petite parcelle de 33 ares, le premier restaurant de Franchard que son propriétaire loue pour un loyer de 350 francs annuel ! Cette concession va changer de mains à diverses reprises et en 1869, elle occupe 1,27 ha pour un loyer de 1 500 francs auquel s’ajoutent les salaires de 50 journées d'ouvrier pour l'entretien du site. Le développement du tourisme forestier s'accompagnera d'ailleurs d'une prolifération de buvettes plus ou moins sophistiquées que l'on peut voire sur les cartes postales du début du XXe siècle. Elles s'installent non loin des curiosités les plus recherchées. Ainsi la Caverne aux Brigands à Apremont, le Chêne Jupiter ou la Roche Eponge sont cernés de bancs et tables de bois qu'exploitent habilement de petits marchands. Celle de la Roche Eponge ne fermera ses portes qu’en 1940 !

Ce restaurant, en 1891,sert de base de départ à un service de guides comme le rapporte encore Madame Colinet dans la 43e édition de L'indicateur : "C'est en ce point que se tiennent les guides conduisant dans les gorges de Franchard. Ces guides doivent être porteurs de brassards numérotés et de livrets sur lesquels les touristes peuvent consigner leurs plaintes. Ils doivent avoir une tenue convenable, être polis et prévenants. On se contente ordinairement de leur donner un pourboire. (Extrait de l'arrêté du 18 août 1887)". Ce restaurant fut détruit par les flammes.

L'Arboretum :


Le site a aussi connu plusieurs gros incendies dont le dernier, celui de 1973, permit la création de l'arboretum. A l’époque, c’est 25 000 plants qui avaient été introduits ici. Mais des maladies, la sécheresse ou le gel ont fait disparaître plusieurs essences rares comme le cèdre du Liban, l’eucalyptus ou le pin parasol. En mauvais état, le site a fait l'objet d'une vaste opération le 24 mars 2013 pour le mettre en valeur. Outre les sévices du temps, il était aussi victime de plantes invasives comme le cerisier (dont on parlait ici) !

C'est donc 150 scouts de France ont prêté mains fortes aux forestiers pour déraciner le Prunus serotina, arbre arrivé en France voilà vingt-cinq ans et qui commence à envahir le massif, comme le célèbre Phytolaque. D’autres ont scié les pins, eux aussi très invasifs.

« Tout est découpé en petites bûches. Cela va servir à fabriquer de l’aggloméré ou des plaquettes de bois pour les chaudières », confiait alors Victor Avenas, responsable du projet Fontainebleau, forêt d’exception à l’Office des forêts. « Nous voulons restaurer cet arboretum et y recréer un sentier éducatif, d’ici à 2014 », indiquait Victor Avenas.

En 2003, sur l'initiative l’agence de développement touristique de Seine-et-Marne est lancé le premier centre d'écotourisme d'Ile-de-France. L'idée : « recréer un équipement permettant de travailler la sensibilisation et la pédagogie auprès des touristes ». A l’époque, il n’y avait pas d’exemple en France, mais un projet similaire existait en Angleterre : The New Forest. Les anglais ont pris le parti de proposer des hébergements en sus des objectifs de sensibilisation et de pédagogie. Le dossier pour monter le Centre Ecotouristique de Franchard était difficile dans la mesure où de nombreux acteurs (département, Office National des Forêts, région…) étaient concernés. En revanche, il était plus facile d’un point de vue politique car l’ensemble des acteurs étaient favorables au projet et à son mode de fonctionnement.

Ouvert depuis le 5 mai 2011, l'ADT77, Seine et Marne Tourisme et ses partenaires ont inauguré le premier centre d’écotourisme régional à quelques mètres des ruines de l'ancien ermitage.


Ce lieu novateur a été conçu pour :
- informer les visiteurs sur l’ensemble des sites naturels, culturels et historiques accessibles au public aux abords de la foret et à travers l’Ile-de-France afin de mieux repartir les flux touristiques et prévenir les impacts humains trop importants sur le site.
- orienter les adeptes des découvertes nature et des loisirs de plein air vers d'autres sites franciliens qui offrent des conditions maximales pour leurs pratiques.
- sensibiliser les visiteurs à la fragilité des milieux naturels et à la sauvegarde des paysages, de la flore et de la faune
- valoriser les paysages, les visites de découverte de la nature et la démarche touristique éco-responsable et durable...
« Notre objectif est d’améliorer la gestion des flux de visiteurs dans la forêt en les informant des autres départs de promenade possibles; d'autant plus qu’environ 70 % des visiteurs ne s’éloignent pas à plus de 200 mètres de leurs véhicules ! Nous les sensibilisons également en distribuant des chartes spécifiques des différents publics et en les incitant à se munir d’une carte de la forêt lors de leur promenade. La forêt a une superficie de 20.000 ha, mais ce n’est pas toujours présent dans l’esprit de nos visiteurs ». 

Franchard Ermitage : le site de tous les paradoxes de Fontainebleau !

Le site de Franchard est donc un des plus fréquentés depuis des siècles. Une fréquentation qui n'est pas sans conséquences. Ainsi, la Commission érosion et les techniciens forestiers sont intervenus à de nombreuses reprises pour tenter d'enrayer la catastrophique érosion du site notamment aux abords de la Roche qui pleure, employant parfois les grands moyens : le glissement de blocs !

Ils ont paradoxalement organisé et encouragé cette fréquentation en réaménageant le parking qui affiche toujours complets lors des pics de fréquentation printaniers ou en implantant ce centre d'éco-tourisme !

Même si un grand nombre de visiteurs dominicaux ne s'éloignent que très peu de leur véhicule (par peur du vol ou de se perdre...) et pique - niquent à quelques mètres des voitures et ne pénètrent donc pas véritablement dans les zones sensibles de la forêt, l'érosion sur le site est toujours bien visible.

L'ONF a donc parfois pris des décisions contradictoires lui donnant l'apparence d'un serpent qui se mord la queue ! En effet, outre les actions déjà citées, l'office a aussi créé de nouveaux sentiers (boucles de promenades courtes et détournements des balisages existants) pour canaliser les flux de visiteurs. Hélas, ces aménagements ont souvent pour conséquence de concentrer d'avantage la fréquentation en attirant plus de visiteurs au même endroit au risque d'accroître encore la pression dans la zone sans avoir les moyens financiers pour faire de nouveaux travaux.

Il est vrai qu'il est plus facile de n'avoir que quelques points à entretenir que l'ensemble d'un site mais les investissements sont obligatoirement plus lourds ! Ainsi compte tenu de ces aménagements finalement très attractifs, les abords de la Roche qui Pleure ou de la Caverne aux Brigands (Apremont) resteront forcément les lieux les plus fréquentés et les plus menacés de Bleau. On peut naturellement s'interroger sur les bénéfices à long terme de cette politique de concentration des touristes aux points chauds de la forêt. N'aurait il pas mieux valu organiser la diffusion du public dans le milieu forestier. Un point de vue que semble partager le Conseil Général de Seine-et-Marne, qui, avec l'aide des associations, a pu infléchir la politique de panneautage routier depuis 2006. Ainsi, de nouveaux panneaux indiquent désormais des sites moins connus... Hélas cette orientation supposerait plus de moyens humains et financiers pour surveiller l'ensemble du massif.

Ouvert jusqu’au 11 novembre, tous les mercredis de 10h30 à 18h30 et les week-ends et jours fériés, de 12h30 à 18h30. Mais il peut aussi ouvrir d’autres jours en semaine, selon le programme des manifestations. Rens. au 01.60.71.11.08 ou sur www.tourisme77.fr.





En savoir plus :

http://www.tourisme77.fr/ecotourisme/seine-et-marne-ecotourisme.asp

Le sentier bleu n°7 par Olivier Blaise
et sur le tout nouveau site de notre ami photographe Jean Paul !

Petite histoire des carrières

Nul besoin d'être un grand observateur pour trouver dans le massif forestier de Fontainebleau et ses satellites des traces de la présence des carriers ! Si les grimpeurs imaginent souvent le nombre de beaux rochers qu'ils ont réduit en pavés, on peut quand même les remercier pour quelques très beaux passages que nous leur devons. En complément d'une visite du sentier de découverte dont parlait la TL2B, des films et de quelques rares témoignages sur ce dur métier, nous vous proposons de revenir sur un excellent article écrit par Didier Roger avec la complicité de Thierry Szubert et de bien d'autres amis de la forêt tels que Ghyslaine, Jean-Pierre, Emmanuel et Christine. Nous l'avons un peu transformé. Ce patrimoine des carrière fait l'objet de toute l'attention de nos amis de l'AAFF qui a d'ailleurs une Commission spéciale sur le sujet !

Aujourd'hui, c'est avec une certaine nostalgie que nous croisons les nombreux vestiges de ce passé industriel. Sous leur épaisse couche d'humus et de mousse, on devine bien encore, ces murs, ravelins ou chaises d'écales, ces gros blocs de rochers débités en boites à coins et encore debout, ces vieux chemins d'accès en pentes avec leurs remblais, et ces refuges de pierres. Ils nous semblent toujours attendre le retour improbable des ouvriers qui les ont abandonnés un jour de 1907 ou de 1983...

Il faut parfois beaucoup d'imagination pour deviner qu'en ces lieux aujourd'hui si paisibles, il n'y a pas si longtemps encore, tout n'était que chaos indescriptible. Le paysage y ressemblait à un champ de bataille de la première guerre mondiale, lardé de tranchées et labouré de trous d'obus. La végétation y avait disparu, les roches étaient à nu, défigurées, bouleversées méthodiquement, sous les coups précis et assourdissants des grosses masses des carriers frappant les coins de fer dans les blocs ou par les terribles détonations des mines explosant les roches. Et l'on se prend à croire que si tout cela avait pu perdurer impunément, la forêt de Fontainebleau ne serait peut-être finalement plus de nos jours, qu'une platitude forestière, jonchée d'amoncellements de cailloux et parsemée de crevasses... 
Ancien abri de carriers détruit par le passage des engins forestiers !

Histoire d'une industrie disparue :


On a évoqué la géologie du site et ses bancs gréseux de différentes duretés. Au XIIe siècle et pour de longues années encore, les voies de communication française sont constitué de chemins boueux, pierreux ou chaotiques. Dans Paris, comme dans les autres villes, Ies chaussées n’étaient pas pavées, sauf pour quelques rares axes principaux ou sur certains carrefours. Le plus souvent, les rues étaient recouvertes d’une simple couche stabilisante, constituée d’un mélange de terre, d’argile, de sable et de caillasse, parfois complétées par des rigoles axiales en pierre. De plus, les intempéries et le "tout à la rue" provenant des maisons qui les bordaient, se déversant à même la chaussée, les inondaient, puis les transformaient en véritables bourbiers impraticables et nauséabonds. Sous le règne du roi Louis XIII, la moitié seulement des rues de Paris étaient pavées. Il fallut attendre le courant du XIXème siècle pour qu’elles soient -enfin- toutes pavées et doublées de conduits d’évacuations des eaux usées, par des égouts souterrains !

Si quelques pavés ont donc été retiré de la forêt avant le XIIe, ne serait-ce pour la construction, cette exploitation n’est attestée cependant pour la première fois qu’en 1184, par une Ordonnance Royale qui autorisait -sous certaines conditions- l’ouverture par adjudications, de carrières en certains lieux du massif, là où se trouvaient des bancs de grès. Cette Ordonnance précédait un Édit promulgué un an plus tard par le roi Philippe-Auguste, exigeant le pavage de toutes les rues de Paris.

Ce besoin de pavage, mais aussi la construction de bâtiments, de ponts, et l'amélioration des routes permit de faire vivre des générations de carriers et leurs familles durant plusieurs siècles dans tout le Gâtinais Français.
Ouvriers dans une carrière de Fontainebleau
Le Pifomètre

Dans la vallée de l'Essonne et le massif forestier de Fontainebleau, on trouve principalement du grès de type dit "blanc", c'est à dire composé de silice très pure. Ce grès était divisé en trois qualités différentes : le célèbre "pif", "paf", "pouf" correspondant au pifomètre des carriers. Ces dénominations proviennent du son que la roche émet lorsqu'elle est frappée :

Le grès "pif" est le plus dur. Il est dit "vif" ou "noble". Il servait principalement à la construction de bâtiments. On le trouve notamment dans le massif du Mont Ussy, dont les pierres servirent à construire le premier château de Fontainebleau, et certaines parties de l'édifice actuel, notamment : le grand escalier, les linteaux des portes et des fenêtres ou le pavage des cours. C'est un des plus difficile à travailler.Le grès "paf", ou "franc" est le plus courant dans le massif de Fontainebleau. De très bonne bonne qualité, il était utilisé pour les constructions et le pavage.

Le grès dit "pouf" dit "maigre" ou "mou" est très mauvaise qualité, car insuffisamment solidifié. C'est notamment celui que l'on trouve dans le sud de la forêt, notamment à Larchant. Il peut se retrouver très friable par endroits. Il n’était utilisé que pour l’édification de murs de délimitation, de bordures de trottoirs ou pour le pavage de voies secondaires.

Il existe également une quatrième qualité de grès -assez rare dans la région- appelée "royale". Ce grès, qui a la propriété d'être à la fois tendre et ferme, est idéal pour la réalisation de sculptures.

L'âge d'or


L’exploitation des carrières de Fontainebleau s’intensifia considérablement à partir des XVIe et XVIIe siècles ; dans un premier temps uniquement autour de la ville d’Avon. Puis, devant la demande importante, elle s’étendit petit à petit dans l’ensemble du domaine, d'abord essentiellement dans les chaos rocheux puis sur les platières. A partir de la fin du XVIIIe siècle et au début du Premier Empire, les carrières s'étendent au Sud de la ville de Fontainebleau (Haut Mont, Rocher Boulin...) devant le besoin sans cesse croissant de pavés pour la capitale.

L'industrie arriva à son apogée dans les années 1840. On comptait alors -selon les sources- entre 1000 et 2000 ouvriers permanents et saisonniers (journaliers, fermiers, bûcherons...) dans tout le massif. Les carrières étaient si nombreuses, que l’on ouvrit alors de nouvelles veines dites "ouvertes" situées sous l’humus du tapis forestier, au dessous des platières, mais aussi dans la plaine forestière. Les carriers extrayaient à cette époque entre trois et quatre millions de pavés par an, qui étaient ensuite déposés sur des tombereaux, et conduits en des points de stockage. Puis ils étaient chargés sur de lourds charrois et acheminés sur des routes pavées (dont certaines sont encore visibles), principalement à destination du port de Valvins à Fontainebleau et de celui du port dit des "Pavés de la Cave" à Bois-Le-Roi. De là, ils étaient transbordés sur des barges et des péniches et expédiés pour l’essentiel à Paris.



Dans les massifs des Etroitures, du Long Rocher et du Restant du Long Rocher se trouvaient de grandes exploitations, ouvertes dès les années 1820. Et, afin d’évacuer plus rapidement les quantités énormes de pavés débités, les entrepreneurs eurent l’idée de faire construire une petite ligne ferrée à voie étroite sur plan incliné, ouverte en 1837. Une fois taillés, les pavés étaient chargés dans des wagonnets stationnés en haut de l'amas rocheux en exploitation. Les wagonnets étaient ensuite descendus le long de la pente sur une distance de 900 m environ à l'aide de câbles actionnés par une machine à vapeur. Puis les pavés étaient transbordés sur des charrois jusqu'au canal du Loing. De là, ils étaient embarqués sur des bateaux à destination de la capitale. On trouve de nombreuses traces du remblai de cette voie ferrée, ainsi qu’un départ de pont maçonné le long de son ancien tracé dans la parcelle n° 546.

Le déclin

Toujours à la pointe des révoltes ouvrières au cours des âges, notamment, peu après la révolution de 1830, les carriers ont été le fer de lance de l’insurrection de Fontainebleau, lors de la révolution de février 1848.

En 1848, Paris décida de se fournir en pavés produits dans sa proche banlieue Sud, ainsi que dans les Ardennes françaises et belges ; ce qui eut pour résultat de diminuer fortement la production belifontaine. Cette diminution de la production, en plus de la forte concurrence du grès des Ardennes, réputé plus résistant, et du granit (ou granite) de Bretagne, entraîna dans les années 1880, la fermeture de bon nombre d'exploitations. Enfin, dès 1850, l’utilisation de l’asphalte pour le recouvrement des chaussées sonne le glas de l'industrie des carriers.


Les plaintes incessantes contre l’exploitation du grès déposées par les peintres de Barbizon, des artistes, puis des premières associations de protection des massifs rocheux et de sa forêt, finirent par décider les autorités locales à interdire par un arrêté publié en 1907, l’extraction du grès dans tous les massifs du domaine de l'ancien bornage Royal. La poursuite du commerce de la pierre fut encore autorisée dans les parcelles privées situées autour des Trois Pignons, du Coquibus et de la plaine de Chanfroy. Mais un arrêté de 1982 interdit définitivement toute exploitation en ses nouvelles limites domaniales, rachetées par expropriation des propriétaires locaux, ou récupérées à l'Armée. La dernière carrière, située au Coquibus, ferma définitivement en 1983. Une carrière a cependant été ouverte en 1987 sur le territoire de la commune de Moigny-sur-Ecole et deux autres étaient encore en fonction il y a quelques décennie en Essonne du coté de Videlles les roches.



Un métier rude avec une espérance de vie courte !

Si quelques forçats ont bien œuvré sur des chantiers de taille de la pierre en forêt de Fontainebleau ; et notamment dans les environs de la plaine de Chanfroy et autour du Long Rocher, le métier de carrier est plutôt une véritable profession...

La technique consistait principalement à enfoncer des coins de bois dans des interstices naturels (les sillons) ou ébauchés à l'aide d'outils, dans le banc de grès à découper. Ils devaient ensuite être mouillés constamment, afin qu'ils gonflent et finissent par la faire éclater en gros blocs, appelés "mortaises" ou "boites à coins". À l'aide de masses et de coins en fer, ces mortaises étaient ensuite transformées en sections plus petites, pour être finalement débitées, soit en pavés, bordures de trottoirs ou en éléments pour la construction.






 1 3


1 : Finition d'un pavé au ciseau dans un baquet rempli de sable, afin d'amortir les chocs 2 : Division d'un gros bloc de grès 3 : Creusement d'un trou à l'aide d'une barre à mine frappée à la masse, afin d'y placer de l'explosif pour faire éclater la roche

À la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, cette méthode fut remplacée par une autre plus rapide, qui consistait au remplacement des coins de bois par l’utilisation de grosses masses en fer tenues à deux mains, qui frappaient de gros coins métalliques en appui sur la roche. Un ouvrier aguerri pouvait débiter plus de 12 000 pavés par an.




 3 et 4 : Barres à languettes (ou coins éclateurs) Photos : Th. Szubert

Il y a peu dans un abris bien caché, on trouvait encore des outils...

A partir du XIXe, au Rocher du Long Boyau, du Cuvier Châtillon et au Mont Saint-Germain, les grandes entreprises utilisèrent des explosifs en barres (poudre noire) afin de pouvoir arracher de gros blocs de grès aux fronts de tailles. Les ouvriers pratiquaient des trous cylindriques de trois à quatre centimètres de diamètre, sur une profondeur de trois à quatre mètres dans la roche avec des barres à mines. Puis on y insérait l'explosif muni d'une mèche longue. On complétait le bouchage du trou à l'aide de bourres et de silice. On allumait ensuite la mèche pour faire éclater la roche. Plus tard, l'utilisation d'explosifs se généralisa sur les parties du massif forestier encore autorisées à l'exploitation des carrières.





La vie des carriers était particulièrement difficile, ces hommes travaillaient jusqu’à 14 heures par jour, six jours par semaine, d’un labeur particulièrement harassant et pour un salaire de misère. Pauvres parmi les pauvres, vivant en marge de la société, ces malheureux, souvent alcoolisés étaient, au bout de quelques années passées sur les chantiers, atteints par la silicose, causée ici par la poussière de grès accumulée durant des années dans leurs poumons lors de l’extraction de la roche. Leur espérance de vie dépassait rarement les 45 ans ; alors qu'elle se situait autour de 60 ans pour d'autres professions à la même époque.





Il existait également une autre catégorie d'ouvriers, celle des saisonniers. Il s'agissait soit : de paysans de la région, qui travaillaient dans les carrières en période de saison morte à la ferme. Ces fermiers pouvaient quelquefois être les propriétaires des terrains exploités. Soit : des Cheminots ou vagabonds de passage, qui louaient leurs bras pour quelques semaines ou quelques mois dans les exploitations de la pierre de grès.
Au cours des années 1920, devant la pénurie de main d'œuvre autochtone dans les zones encore autorisées pour l'extraction du grès, les entrepreneurs, pour compenser le manque de personnels, durent engager de nombreux travailleurs issus de l'immigration, et presque essentiellement des italiens fuyant le régime fasciste de leur pays.


Sur leurs chantiers, les carriers devaient la plupart du temps fournir leur propre matériel pour la taille. Ces outils indispensables à l’exercice de leur profession, étaient leurs biens les plus précieux. L’achat d’une seule masse neuve équivalait à près de deux semaines du salaire moyen d'un ouvrier dans les années 1850. Aussi, après leur labeur, beaucoup d'ouvriers laissaient leur outillage -trop lourd à porter- en le cachant sur place dans de petits abris creusés à cet effet. Mais malgré ces précautions, les vols d’outils dans les chantiers n’étaient pas rares à cette époque, comme l’attestent les nombreux procès verbaux de plaintes déposées à ce sujet.




Je reviendrai sur ce sujet longuement dans le livre à paraître en 2016...